Etre une femme en âge d'être mère en 2002 n'est pas si simple qu'on pourrait le croire...

Nos grands-mères ont certes lutté pour notre droit à l'expression et à être reconnues comme des citoyens à part entière avec le droit de vote. Nos mères ont elles défilé pour l'indépendance financière des femmes et le droit d'exercer la plupart des professions, à l'égal des hommes. Mais des générations précédentes de femmes ont vécu la maternité comme la meilleure reconnaissance qu'elles pouvaient attendre de la société, mais aussi comme un devoir lorsqu'il fallait repeupler la nation décimée par les guerres menées par les hommes. Aujourd'hui tout cela nous semble bien loin et bien archaïque...

Aujourd'hui nous avons tout ce que nos mères voulaient : le droit de travailler dans tous les secteurs, celui d'avoir notre compte en banque, la possibilité de choisir d'être mère ou non et d'en choisir le moment, et enfin nous pouvons conserver tout cela en confiant nos enfants à une kyrielle de professionnels qui prendront soint d'eux à notre place.

Et pourtant, il est aujourd'hui difficile de remettre cette attitude en question. Et de plus en plus de mères s'y perdent. Nombreuses sont aujourd'hui les femmes qui exercent avec de grandes qualités une profession qu'elles aiment, avec des collègues qui sont aussi des ami(e)s, des femmes qui ensivagent un enfant après quelques années d'une vie professionnelle bien remplie en pensant dès le départ pouvoir placer leur enfant en crèche à la fin du congé maternité et reprendre leur travail, souvent rendu nécessaire pour le maintien du train de vie imposé par notre société de consommation. Puisque tout le monde fait ainsi, c'est une évidence...

Mais quand le bébé paraît, quand l'allaitement et le maternage s'installent -s'ils s'installent malgré la culture de séparation qui caractérise notre société-, il arrive que la maman perçoive et ressente avec douleur ce qu'elle va perdre en se séparant précocément de son enfant de longues heures chaque jour. Elle se met alors à douter, se pose de nombreuses questions, car elle a fait la connaissance d'un autre métier qui prend toute sa mesure lorsqu'il est mené à temps plein. Elle y a découvert le bonheur d'un amour d'une grande pureté, partagé avec un enfant dont elle se sent si responsable et si indispensable. Elle comprend qu'elle peut peut-être s'y épanouir au moins autant qu'à son travail qui perd alors beaucoup de sa saveur. Lui ne va pas grandir entre temps et sera toujours possible plus tard. Mais s'il lui semble impossible de faire le choix de rester une maman à temps plein -pour des raisons aussi diverses que nombreuses- elle peut craquer et faire une dépression du post-partum qui touche désormais 1 femme sur 10.

Aujourd'hui il est difficile de renoncer aux droits conquis par nos mères en reconnaissant ne pas s'épanouir au travail. Difficile de déclarer ouvertement que l'on veut élever ses enfants, les materner, les allaiter, les éduquer soi-même. Difficile de revendiquer que l'on est la personne la mieux placée pour savoir comment mettre nos enfants au monde, en prendre soin et les élever. Tant de professionnels en savent tellement plus que nous...
Nous avons donc encore un combat à mener car nous ne sommes toujours pas libres. Yvonne Kniebielher -historienne des mères s'il en est- dit avec raison que "nous (les femmes) subissons toujours". Et nous subirons tant que la société ne nous permettra pas de choisir de vivre nos maternités dans la plénitude et la reconnaissance. C'est là sans doute le combat de notre génération !

Emmanuelle Blin-Sallustro, décembre 2002