Parents démissionnaires ou …démissionnés ?

Selon certains, hommes de la rue, enseignants, hommes publics, juges ou membres des forces de l'ordre, il semblerait que les parents d'aujourd'hui soient facilement démissionnaires, se désintéressant de plus en plus tôt et de plus en plus fréquemment du devenir et du comportement de leur progéniture. Ces parents seraient responsables de l'augmentation de la violence, de la délinquance, de la déliquessence de la notion de respect et de la disparition des valeurs morales...

Lorsque l'enfant paraît, les jeunes parents d'aujourd'hui doivent faire face à un univers qui leur est souvent totalement inconnu, celui de la parentalité. Mais sont-ils responsables de cette méconnaissance ?
Etre père, être mère, cela ne s'apprend pas à l'école (peut-être devrait-on d'ailleurs y songer), mais bien encore en famille, par l'imitation...

Or, notre société a connu de profonds bouleversements au siècle dernier, qui ont modifié les comportements humains traditionnellement établis au sein de la famille. Aujourd'hui femmes et hommes partagent les mêmes droits et les mêmes professions, mais qu'en est-il réellement au sein du foyer ? Devenues mères, les femmes hésitent entre maternage et carrière professionnelle, tandis que les hommes se cherchent une nouvelle identité de père. Libéré de l'obligation maritale à vie, les couples se font et se défont au gré des difficultés, réinventant sans cesse de nouvelles structures familiales....

Les parents d'aujourd'hui sont la première génération à avoir massivement connu la séparation précoce d'avec la mère et le recours aux systèmes de garde collectifs en raison du boom du travail féminin et de l'évolution de la famille, devenue "nucléaire".

Ils sont par ailleurs issus d'un modèle culturel de maternage et de parentalité très particulier, qui nous est proposé par les sociétés occidentales industrielles depuis quelques générations seulement. Ce modèle dominant est le résultat de l'intrusion du professionnel du secteur médical -et du masculin par la même occasion- dans la sphère familiale -autrefois gérée par les femmes-, avec l'invention, dans la première moitié du 20ème siècle, de l'obstétrique et de la puériculture qui nous sont imposées aujourd'hui, bien qu'elles soient dépendantes des modes et des cultures.

Depuis le début de sa deuxième moitié, ce modèle de parentalité, basé sur la valorisation de l'autonomie précoce, est sans cesse favorisé par l'accroissement exponentiel de la société de consommation avec tous les objets et matériels de puériculture qu'elle invente et que les industriels savent si bien rendre indispensables.

De plus, les parents sont -paradoxalement- abreuvés de conseils -souvent différents et parfois contradictoires- fournis par les médias, les livres, le milieu médical et l'entourage familial, professionnel et amical. Ces conseils qui varient avec la génération et le vécu individuel, sont sources de confusion et d'angoisse et brouillent la confiance en leur instinct parental naturel.

Enfin, les professionnels qui les entourent les déchargent sans cesse de leur fonction parentale en leur proposant de faire "à leur place" -mieux qu'eux, sous entendu-, à chacune des étapes qui permet normalement l'apprentissage de "l'art d'être parent" :
dès la grossesse et lors de la naissance pour lesquelles nous nous remettons totalement entre les mains d'une médecine qui nous promet de donner la vie sans douleur et sans risques ;
au cours de l'allaitement, que nous laissons conduire par un système médico-social rarement compétent et trop souvent péremptoire dans ce domaine ;
relais encore avec le maternage et l'éducation des enfants pris finalement en charge au quotidien par une kyrielle de professionnels successifs ;
jusqu'à l'instruction, confiée à un corps enseignant à qui l'on demande de pallier toujours plus, allant bien au-delà des apprentissages scolaires, aux frontières de l'éducation comportementale et du soutien psychologique.

Les enfants sont les grands perdants de cette évolution. Certes ils sont devenus des enfants-rois, objets de sollicitations de plus en plus nombreuses, et si leurs désirs sont généralement trop bien satisfaits, leurs véritables besoins sont eux, toujours ignorés. La plupart d'entre eux doit même s'accomoder aujourd'hui de la privation de l'essentiel : un accompagnement parental stable, maternant et structurant durant la première enfance.

Or, la construction psychique des êtres humains n'a elle subi aucune révolution. Les besoins des enfants sont invariants, ils s'affranchissent du temps et du lieu de sa naissance.
Ne pas ou mal y répondre a des conséquences aujourd'hui largement étudiées, et entraîne la rupture d'équilibres fondamentaux, bien visible avec le cortège de troubles que nous connaissons aujourd'hui, qu'ils concernent le sommeil, l'alimentation, le langage, l'apprentissage ou encore le comportement, dans l'enfance et tout au long de la vie...

Pourtant, adopter un comportement maternant et exercer une parentalité consciente ne sont pas des pratiques incompatibles avec le travail à l'extérieur du foyer familial et une certaine redistribution des rôles parentaux, d'autant que notre société semble vouloir aller vers un retour aux valeurs authentiques et aux méthodes naturelles, un plus grand recul vis-à-vis des modèles matérialistes qui nous sollicitent tant, une augmentation des temps libres et familiaux et un partage entre hommes et femmes de plus en plus réel des tâches au quotidien.

Emmanuelle Blin-Sallustro, septembre 2003