Objet ou sujet ?

"Nul ne peut accomplir pour l'enfant, le travail intense qui consiste à construire l'Homme" disait Maria Montessori.

Dès le début de sa vie, l'enfant est Sujet. A l'état foetal, totalement dépendant de sa mère, l'enfant est pourtant déjà autonome puisque le sang qui coule dans ses veines ne se mélange pas à celui de sa mère.

Chair de notre chair, il n'est déjà plus tout à fait nous même, mais déjà un autre, promesse d'être humain, sujet indépendant.

Or, il arrive que nous ne traitions pas nos enfants en sujets.

Parfois, plus ou moins fréquemment, plus ou moins insidieusement, plus ou moins violemment, nous les traitons en objets.

Françoise Dolto nous a pourtant prévenus.

Objets issus de notre volonté raisonnée de plus en plus souvent, et non plus seulement de nos désirs profonds mûs par notre seul instinct de reproduction.

Réceptacles dès la naissance, de nos souhaits les plus inconscients, nous les façonnons et les manipulons des années durant. Chargés de réparer nos fautes, de réussir là où nous avons échoué, de poursuivre nos rêves inachevés.

Trop souvent nous oublions qu'ils sont Autres. Des sujets à part entière, dotés d'une conscience, tout comme nous. A qui rien ne manque, si ce n'est les savoirs de notre culture, qu'il nous incombe de leur transmettre.

Cela commence lorsque nous ne respectons pas leurs rythmes naturels en cherchant à réguler leurs repas et leurs périodes de sommeil.

Cela continue lorsque nous méconnaissons leurs signaux qui cherchent à nous prévenir du besoin d'élimination naturelle et les obligeons à faire leurs besoin sur eux, dans une couche.

Cela se poursuit lorsque nous les perturbons dans leurs activités, sans sommation ni préparation, sans respect pour ce qu'ils vivent, eux, qui sont tellement dans l'instant présent.

Cela s'aggrave lorsque grandissant, nous nous mettons à user du chantage, de la violence psychique ou physique pour parvenir à les plier à notre volonté et soumettre leur conscience. Voyez ce qu'en disait Janus Korczak.

Cela perdure tout au long de l'enfance lorsque nous décidons à leur place, sans cesse, de tout ce qui les concerne pourtant. De leurs ressentis (faim, froid, fatigue...), de leurs activités, de leurs lectures, de leurs amitiés...

Cela se retrouve encore lorsque nous ne respectons pas leur intimité, qu'elle soit corporelle ou psychique. Lorsque nous perçons leurs secrets, fouillons leurs affaires, entrons sans frapper à la porte, ne respectons pas leur pudeur quand elle se présente.

Les enfants ne sont pas là pour nous. C'est nous qui avons à être là pour eux.

Notre plus beau rôle c'est de les guider et les accompagner tout au long de ces "intenses années de travail" durant lesquelles nos enfants "construisent l'Homme" en eux. Les guider en empruntant une voie sincère. En ayant toujours à l'esprit qu'ils sont des sujets conscients à qui nous devons le respect dû à tout être humain.

Leur apprendre à être à l'écoute d'eux-mêmes en étant disponible pour répondre à leurs besoins. Leur enseigner comment être en relation avec les autres en étant juste dans notre relation à eux. Savoir les rassurer lorsqu'ils ont peur ou se font mal, être le tuteur dont ils ont besoin pour grandir fièrement. Les accompagner dans leurs découvertes en leur offrant à la fois l'autonomie et la sécurité. Avoir confiance en leurs capacités pour leur permettre de croire en eux-mêmes et de placer à leur tour leur confiance dans les autres.

C'est là l'essence même du rôle des parents. Albert Jacquard nous rappelle l'éthymologie du verbe "Eduquer".

Nos enfants n'ont pas à satisfaire nos besoins ni à répondre à nos attentes car ils sont eux-mêmes, désormais et pour toujours. Nous devons leur permettre d'accèder à leur destinée et non les façonner selon notre volonté. Vouloir leur bonheur et non leur "réussite". Savoir les motiver au lieu de les forcer. Etre à leur écoute et non à la nôtre.

Cela n'est possible que si nos propres besoins sont satisfaits par ailleurs car nous ne comptons pas alors sur nos enfants pour les combler.

Il est donc capital de nous occuper aussi de nous-même, en tant que sujet qui a ses propres besoins, cela d'autant plus qu'ils n'ont pas été satisfaits en leur temps, lorsque nous étions, à notre tour, de petits enfants.

Lorsque nos peurs sont enfin dominées, nos angoisses effacées, nos manques comblés, nous pouvons alors donner le meilleur de nous-mêmes à nos enfants et leur épargner le pire dont nous sommes sans doute aussi tous capables...

Emmanuelle Blin-Sallustro, septembre 2004