25 avril 2008

Editorial n° 12 du site maternage : A propos des mères qui n'allaitent pas ou si peu...

A propos des mères qui n'allaitent pas ou si peu...

En France, les femmes qui n'allaitent pas du tout ou allaitent moins d'un mois, sont encore majoritaires. En 2002, 43,8 % des bébés n'étaient pas ou plus allaités à 8 jours (selon les certificats de santé établis au 8ème jour) et à 1 mois, ils étaient 15 % de plus à ne plus être allaités, selon un sondage mené en 2001 par l'Institut des mamans, ce qui représenterait 58 % des bébés âgés de 1 mois qui ne sont pas ou plus alimentés au lait maternel.

Je ne suis pas l'une de ces mères puisque j'ai allaité mes 4 enfants, au minimum 8 mois, mais j'ai rencontré nombre d'entre elles au détour de mes activités. J'ai toujours cherché à comprendre ce qu'elles avaient vécu et j'ai constaté que toutes leurs histoires pouvaient se résumer à trois situations qui revenaient toujours. D'abord les femmes qui n'avaient pas du tout souhaité allaiter ; puis celles qui ont essayé sans conviction et se sont arrêtées à la première difficulté, généralement sans éprouver de regrets ; et enfin celles qui souhaitaient vraiment réussir leur allaitement mais ont du arrêter plus tôt qu'elles ne l'avaient prévu, avec, le plus souvent un fort sentiment d'échec et de culpabilité.

Que se passe-t-il lorsqu'une femme n'envisage pas du tout d'allaiter au sein son enfant à naître ?

Les raisons que ces femmes invoquent sont variées. Cela peut aller de la croyance qu'il est nécessaire d'impliquer le père dans le nourrissage de l'enfant à la peur incontrôlable de souffrir. Du désir impérieux de pouvoir confier facilement l'enfant dès sa naissance, à une pudeur extrême. Du dégoût de la relation corporelle avec l'enfant à la peur d'une fusion envahissante. Ou tout simplement de la croyance qu'allaiter c'est compliqué et biberonner bien plus simple.

Ces raisons ne semblent pas toutes "valables" à priori mais elles doivent pourtant toutes être entendues. Les sentiments qu'éprouvent ces femmes ne sont pas naturels. Ils sont le fruit de leur histoire personnelle et de notre environnement culturel.

Dans les cultures où l'allaitement maternel est la norme et où la grande majorité des femmes allaitent, toutes les filles, à tout âge, voient leurs congénères allaiter ; devenues mères elles le font à leur tour sans connaître de difficultés. Elles "savent" l'allaitement et n'éprouvent pas de peurs infondées. Mais nous ne sommes plus dans une telle culture. Ici et maintenant il est facile et habituel de ne pas allaiter. Notre norme, c'est le biberon, puisque personne n'envisage plus d'élever un enfant sans utiliser cet instrument à un moment ou à un autre. Moi-même j'ai cru qu'il était nécessaire de l'utiliser pour mes deux aînées.

Quant aux peurs (de souffrir, de s'enlaidir, d'être "bouffée" par son enfant...) que ces mamans ressentent malgré elles, c'est toujours dans leur histoire personnelle que se trouvent les clés.
Un suivi psychologique se révèle alors tout à fait intéressant et d'autant plus judicieux que la grossesse est de toute façon une période d'intense remaniement psychique qui favorise grandement la réussite d'un travail sur soi. Sur ce sujet, lisez le livre de Catherine Bergeret-Amselek : "Le mystère des mères".

Allaiter son enfant au sein est une relation particulière qui n'est finalement pas du tout comparable à l'acte de donner un biberon, à la fois physiquement et psychiquement.
S'il est compréhensible que cela puisse être compliqué pour certaines mères, il est anormal qu'on laisse cela se faire, sans mettre à profit cet épisode de leur vie pour mettre le doigt sur une difficulté qui mérite pourtant d'être levée. Si une jeune femme vous confiait refuser toute relation sexuelle par peur d'avoir mal, de ne "rien sentir" ou encore de devenir la possession de son conjoint, lui diriez-vous qu'elle a raison de suivre son idée, sans la questionner d'avantages en la laissant faire une croix sur sa vie sexuelle, ou bien lui conseilleriez-vous de se faire aider pour parvenir à surmonter ses peurs et connaître enfin un plaisir bien réel ?

D'autres femmes tentent l'allaitement maternel, mais cessent très vite, aux premières difficultés, sans remord ni regrets apparents.

Souvent ces femmes avaient choisi de tenter l'allaitement "parce que c'est bien" et qu'elles se sentaient poussées à le faire. Pendant la grossesse, elles disent "Je vais essayer, si je peux, si j'ai assez de lait". Déjà elles ne s'en croient pas vraiment capables... Et rapidement l'allaitement maternel ne leur procure pas la plénitude qu'elles imaginaient. Des difficultés, des douleurs, des sensations puissantes et nouvelles les envahissent. Pour ces femmes, c'est trop, trop fort, trop douloureux, trop contraignant... Alors elles obéissent docilement au conseil trop rapidement proposé par les soignants d'introduire des compléments de lait industriel au biberon. Le matraquage publicitaire autour des substituts les met à notre portée, dans ces conditions pourquoi s'entêter ?

Souvent le désir d'allaiter ne pré-existait pas, et le plaisir n'est pas au rendez-vous. Le sentiment d'accomplir son devoir peut dominer au début mais il ne tient pas longtemps. Lisez cet autre texte d'Ingrid Bayot : "Désir d'allaiter, volonté d'allaiter". Ces jeunes mères ne sont pas prêtes à l'investissement physique et psychique qu'implique l'allaitement maternel. Elle se sentent généralement soulagées et libérées d'avoir arrêté même si souvent elles sont aussi fières d'avoir tout de même allaité, un tant soit peu. Mais pour elles, le jeu n'en valait décidément pas la chandelle.

On retrouve souvent dans le discours de ces mamans des croyances erronnées comme : "allaiter ça fatigue", "allaiter ça fait mal", "le papa doit donner le biberon pour se sentir père". Ces femmes ne disposent pas des bonnes informations, sans doute consultent-elles la presse magazine grand public plutôt que les sites de qualité que l'on peut trouver sur la toile. Mesurez vos connaissances en allaitement grâce à ce quizz. Souvent elles sont convaincues que les préparations industrielles pour nourrissons sont, grosso-modo, d'une qualité équivalente à celle du lait maternel (ce qui est tout à fait faux, bien entendu, comme je l'ai montré dans l'édito n° 8) et qu'il n'est pas utile de faire tout un plat du non-allaitement. "Mieux vaut un biberon donné avec amour, qu'un sein à contre-coeur", n'est-ce-pas ? Mais personne ne se demande pourquoi certaines mamans éprouvent des difficultés à donner le sein. Florence Joblin s'est posée cette question dans le cadre de son mémoire d'infirmière.

Dans la troisième situation, les mamans voulaient vraiment allaiter mais elles ont échoué. Là, la situation est tout à fait différente et la qualité du soutien dont elles ont bénéficié est toujours en cause.

Ces femmes sont informées. Elles savent tout ce que l'allaitement a de spécifique et de si important pour l'enfant. Elles vivent donc l'arrêt de leur allaitement comme un échec douloureux et culpabilisent de ne pas avoir réussi dans leur projet. Des trois situations, ce sont ces femmes-là qui se sentent le plus coupables alors qu'elles n'ont aucune raison de l'être. Lisez : Nutrition, culture et culpabilité

La responsabilité de ces arrêts précoces de l'allaitement, ce sont les professionnels de santé qui la portent, de par l'incompétence dont fait preuve la grande majorité d'entre eux à soutenir véritablement l'allaitement maternel. Leur formation initiale est mauvaise et incomplète et, devenus médecins, ils sont la cible privilégiée des industriels de l'alimentation infantile qui les abreuvent d'objets publicitaires, d'échantillons (malgré la loi) et les forment à leur sauce à l'alimentation du bébé avec des connaissances toujours "orientées" quand elles ne sont pas érronnées. D'où des médecins qui conseillent encore de "sauter une tétée pour laisser le sein se remplir" ; des ordonnances de compléments remises dès les premières plaintes d'une jeune maman inexpérimentée qui ne demandait pourtant qu'une écoute et un soutien efficace et non un plan de sevrage...

Ces choses là sont monnaie courante et il ne se passe pas une semaine sans qu'un tel témoignage tombe sur la lactaliste, la liste d'échanges et de soutien de l'allaitement maternel. Tous récemment encore, j'ai rencontré une maman qui avait été obligée de sevrer son bébé au motif de devoir traiter sa propre angine !

Il est anormal qu'autant d'échecs d'allaitement maternel soient dûs aux mauvais conseils fournis en maternité et en cabinet de ville. Aujourd'hui encore plus qu'hier, depuis la parution des recommandations de l'ANAES pour "la mise en oeuvre et la poursuite de l'allaitement maternel dans les six premiers mois de vie" l'an passé. Les professionnels de santé doivent normalement connaître et suivre ces recommandations que vous pouvez télécharger et imprimer et que je vous invite à distribuer à chaque fois que l'occasion se présente. Je vous propose aussi de lire : Il est nécessaire de former les équipes soignantes.

Si les deux premières situations évoquées plus haut, sont acceptables car avant tout liées aux mères, la troisième l'est bien moins car elle est de la responsabilité de notre système de soins.

Chaque femme enceinte devrait se voir offrir la possibilité de s'entretenir en tête-à-tête au moins une fois durant sa grossesse avec une personne ressource en allaitement, sur sa vision et son attente quant au nourrissage de l'enfant à venir -lisez ce texte sur : Le droit d'être informé, oui, mais pas n'importe comment. Cela permettrait de pointer les idées fausses -ici la liste des mythes autour de l'allaitement maternel- et de réveler sans doute bien des difficultés personnelles. Une réflexion ultérieure, un soutien psychologique si nécessaire, une recherche d'informations complémentaires, leur orientation vers des réunions de soutien à l'allaitement, amèneraient bon nombre de futures mamans à modifier leur ressenti et à envisager autrement leur allaitement.

Certes, l'allongement du congé post-natal de maternité ou la création d'un congé d'allaitement, réclamé dans une initative que nous soutenons, jouerait sans doute un rôle sur la prévalence de l'allaitement. Personnellement, je milite pour l'allongement du congé de maternité à 6 mois, pour toutes les mamans. En effet, trop nombreuses sont les femmes qui renoncent à allaiter car elle se disent que ça n'est pas la peine de se lancer dans l'aventure contraignante de l'allaitement si c'est pour devoir gérer un sevrage 1 mois 1/2 après. Ces mamans croient à tort : 1, qu'allaitement et travail sont incompatibles et ne l'envisage donc pas du tout ; 2, qu'il est indispensable que bébé soit habitué au biberon et sevré du sein avant la reprise du travail.

Le vécu qu'une femme retire de son expérience d'allaitement est majeur dans sa vie de mère et je trouve inacceptable qu'autant de femmes soit finalement privées de l'expérience positive, structurante et épanouissante à laquelle elles ont droit. Ici, une étude sur le vécu de l'allaitement maternel.

Emmanuelle Blin-Sallustro, novembre 2004

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