Comment les petits s'amusent à être grands...

A la naissance, nos bébés sont comme de la bande magnétique vierge, prête pour l'enregistrement. Parfaitement équipés pour mémoriser les langages, attitudes, gestes et comportements de leur culture, ils passent les premières années de leur vie à mobiliser tous leurs sens pour apprendre à les reproduire et ainsi devenir des êtres autonomes.

Nous parlons notre langue "maternelle" parceque depuis notre vie foetale nous baignons dans un univers de langage donné. C'est parce que notre mère parlait cette langue là que nous avons pu l'apprendre et la reproduire aisément. Mais nous étions équipés à la naissance pour entendre et reproduire n'importe quelle langue de notre planète. Nous savons qu'une sélection s'opère ensuite dans les neurones du langage pour ne conserver que ceux utiles à la langue entendue.

De la même manière, nous opérons aussi une sélection dans l'apprentissage des gestes et comportements de notre culture par l'observation visuelle.
En 1992, une équipe de chercheurs a mis en évidence chez le singe macaque la présence de "neurones miroirs". Situés dans le cortex prémoteur, chacun de ces neurones codent une posture particulière de la main pour la saisie de l'objet entre le pouce et l'index, par exemple, mais pas pour la saisie du même objet avec une autre configuration des doigts. Or, il a été démontré que ces neurones s'activent aussi lorsque l'animal, immobile, observe le même mouvement effectué par l'expérimentateur. Pour déclencher l'activité du neurone, le geste observé devait être le même que celui qui était codé par ce neurone lorsque l'animal effectuait lui-même le mouvement. Ces neurones, appelés "neurones miroirs", sont donc actifs pour un geste donné, qu'il soit effectué par l'animal ou que l'animal observe son exécution par un tiers.
Cette expérience très intéressante nous révèle comment nous apprenons : simplement en observant, puisque cela constitue une répétition de l'action à reproduire.

Les personnes qui composent l'entourage de l'enfant, évoluent dans son champ de vision et prennent soin de lui, constituent ses premiers modèles d'observation.

Dès la naissance et avec la maturation progressive de leur appareil psycho-locomoteur les enfants se retournent, s'assient, se lèvent, se nourrissent avec leurs mains, puis marchent, parlent, sautent, courent. Tout cela déjà parce qu'ils ont des modèles à observer. Si nous marchions à 4 pattes, nos enfants feraient de même, si nous grognions ils grogneraient...
Vers 2 ans ils commencent à "jouer" à imiter l'autre. Mis en présence d'un enfant d'âge semblable, ils vont s'imiter mutuellement dans tous leurs faits et gestes. C'est pourquoi ils veulent toujours le jouet de l'autre, en même temps que lui, non pour le lui prendre et le posséder mais pour pouvoir "faire pareil". Je me demande toujours pourquoi les crèches et autres lieux d'accueil de jeunes enfants ne mettent pas à disposition des éléments de jeux en plusieurs exemplaires pour leur permettre de vivre ces échanges particuliers. Cela éviterait bien des conflits inutiles à cet âge. Le temps d'apprendre à partager vient sans doute après celui d'apprendre à se comporter et serait alors, à mon avis, d'autant plus facile à assimiler.

Lorsque l'enfant est gardé par sa mère ou par une assistante maternelle il passera tous ses temps de jeu libre à imiter ce qu'il observe principalement. Il nourrira sa poupée, l'allaitera s'il a été allaité (à fortiori s'il l'est encore), la portera ou la promènera en poussette, la couchera, la consolera ou la frappera selon ses propres observations...

Comme son modèle, l'enfant voudra balayer, taper sur le clavier de l'ordinateur, regarder des livres, laver des choses, téléphoner, prendre les cigarettes, manipuler le linge, faire de la musique, danser, s'habiller, se nourrir...

Quelles que soient nos actions elles sont observées et apprises. Quels que soient nos mots, ils sont entendus et mémorisés.
On prétend que l'enfant joue, mais c'est tout à fait faux, en réalité il est très sérieux, il ne fait pas cela pour se détendre comme nous le faisons plus tard lorsque nous jouons, mais bien pour apprendre comment se comporter.

De cela nous devrions tirer une évidence : espérer d'un enfant un comportement autre que celui que l'on incarne est forcément un leurre. Le "fais ce que je dis et ne fais pas ce que je fais" ne peut tout simplement pas fonctionner. Ou alors au détriment de l'équilibre psychique de l'individu qui y est soumis...
On rencontre fréquemment la scène suivante : un adulte frappe un enfant au motif qu'il a frappé un autre enfant, tout en lui disant "il est interdit de frapper". Dans une telle situation, qu'apprend l'enfant ? Ses neurones miroirs enregistrent comment frapper un plus faible que soi tandis que son néo-cortex doit apprendre qu'il ne faut pas frapper...

On observe souvent aussi des réprimandes faites par des parents à leurs enfants lorsqu'ils oublient de dire s'il te plaît et merci. Mais si nous écoutons ces mêmes parents nous observons qu'ils emploient rarement ces même mots soi-disant magiques en s'adressant à leurs enfants, et notamment dans les toutes premières années, celles où l'apprentissage se fait.

Alors c'est simple...

Nous voulons des enfants qui ne pleurnichent pas, cessons de nous lamenter sur notre sort.
Nous voulons des enfants polis, adressons-nous toujours poliment à eux comme aux autres.
Nous voulons des enfants qui ne crient pas et ne frappent pas, cessons d'élever la voix et maîtrisons notre violence.
Nous voulons des enfants respectueux des autres et tolérants, soyons respectueux et tolérant à leur égard comme avec nos semblables.
Nous voulons des enfants généreux et capables d'empathie, soyons généreux de notre temps, de notre disponibilité et de notre amour.

En un mot, si nous voulons des enfants heureux, soyons heureux ! Eliminons sur ce qui, dans notre vie, nuit à notre bonheur, afin de parvenir à l'équilibre et l'épanouissement et nous serons alors de bons modèles pour nos enfants qui deviendront des adultes dont nous serons fiers.

Encore une fois, c'est de nous dont il faut nous occuper avant tout.

Dans le cas contraire, nos enfants risquent fort de rejouer des comportements qui nous agacent et nous poussent à bout peut-être simplement parceque ce sont les nôtres et que nous ne les assumons pas...

Emmanuelle Blin-Sallustro, juin 2005